Extrait n°1

Les talons de Laeta claquaient sur le sol de bois d’Escargae. Elle était seule dans ces ruelles obscures, seule et perdue… Il faisait nuit, la cité était à nouveau noyée dans un épais brouillard. Il s’était à peine levé de la journée, au point que les sommets des grands édifices se perdaient dans un blanc cotonneux vers midi. Mais maintenant il était là, partout, un voile opaque qui avait tout englouti.

Le froid et l’humidité perçaient à travers la cape de Laeta. Elle s’en voulait d’avoir tant tardé, les doux instants passés auprès de Kurst se payaient cher. Et puis elle s’était perdue dans la Mercande, le grand quartier marchand d’Escargae. Elle ne connaissait pas bien la cité et Hadrick n’était plus là pour la guider. De temps en temps, un halo blafard entourait une des rares lanternes que le maître de la cité avait consenti à faire poser dans les rues. Laeta hâtait le pas, elle n’aimait pas ça du tout. Elle se retourna encore une fois, elle avait cru entendre quelque chose. Rien. Rien qu’on puisse voir par ce brouillard en tous cas. Ça faisait un petit moment qu’elle avait cette impression : on la suivait, on la pistait. Elle se faisait peut-être des idées, elle se faisait souvent des idées… Elle essaya de chasser tout ça de son esprit et reprit son chemin. Elle avançait, mais un peu au hasard, où diable était-elle ? Elle n’était même pas sûre d’être entrée sur le quai des contrebandiers. La Mercande avec ses grandes et belles bâtisses, ses guildes et ses rues propres jouxtait le quartier malfamé d’Escargae. Laeta jeta un coup d’œil aux murs de la ruelle, des maisons à colombage, du torchis, ça pouvait être un quartier comme l’autre, on n’y voyait pas suffisamment pour bien se rendre compte.

Un grincement sur le quai se fit entendre derrière elle, un grincement qui s’ajoutait au clapotis des eaux du lac. Laeta se figea et tourna la tête lentement, la peur la prit d’un coup. Il y avait vraiment quelqu’un derrière elle. Quelqu’un ou quelque chose ? Elle avait dépassé une des lanternes de la ville, elle était encore là, son halo visible à quelques dizaines de mètres derrière elle. Et si une silhouette se découpait dans la lueur blafarde ?

Laeta s’agrippa à une gouttière qui serpentait le long du mur de la ruelle, elle regardait derrière elle, presque paralysée par la panique. Quelque chose allait apparaître, c’était sûr.

Après le grincement vinrent quelques claquements assourdis, lents et secs. Des pas. Des pas de sabots, de bottes ou d’autre chose. Les pas de quelqu’un qui ne se presse pas, mais qui est sûr de sa destination. Puis une espèce de grondement, de grognement plutôt. C’était encore assez loin.

L’ombre apparut dans la lueur de la lanterne qui diffusait péniblement à travers le brouillard. Une grande ombre, massive, trop grande pour un homme ou alors celle de quelqu’un de très forte corpulence. Elle avançait lentement. Droit dans la direction de Laeta qui était glacée d’horreur. À nouveau un grognement, et comme un reniflement.

Laeta sentait ses jambes se dérober sous elle, elle sentait aussi la panique la submerger, elle allait crier. Non, il ne fallait pas qu’elle crie ! Il fallait qu’elle fuie, qu’elle coure vite !

La chose se rapprochait, Laeta tremblait, accrochée à sa gouttière, incapable de faire quoi que ce soit. Un claquement de volet ou de porte se fit entendre derrière elle. Le bruit sec la fit sortir de sa torpeur. Elle se ressaisit. Elle enleva ses chaussures à talons, se les arracha plutôt, et détala comme la biche poursuivie par le loup dans la forêt. Elle n’avait jamais couru aussi vite, droit dans la ruelle, vers le volet qui s’était sans doute refermé, à l’opposé de l’ombre. Elle filait à toutes jambes, ses chaussures à la main. La chose la perdrait peut-être, elle ne faisait pas tellement de bruit avec ses pieds nus sur les planches du ponton. Elle déboucha sur une étendue dégagée, une place ou un marché lacustre, certains marchés de la ville étaient de véritables petits ports fermés. Les camelots et marchands passaient avec leurs barques sous les pilotis de la ville et venaient garnir la place. Il y avait même une autre lanterne, l’odeur de l’urine trainait dans ce coin, elle était bien sur le quai des contrebandiers. Laeta manqua de trébucher sur un tonnelet qui partit en roulant sur sa gauche. Elle courut dans la direction opposée, il lui semblait distinguer des ouvertures sombres, d’autres rues qui quittaient la place. Laeta s’engouffra dans l’une d’entre elles, son cœur battait tant qu’elle craignait qu’il ne transperce sa poitrine. Elle s’arrêta soudain, cachée au coin de la ruelle. L’odeur forte d’urine empestait ici aussi, la merdaille des nains ne raccordait pas ce quartier, on pouvait en être sûr !

Le tonnelet qui roulait encore sur la place s’arrêta net, puis un grand « plouf » se fit entendre. Un bruit que nul n’aurait pu ignorer. Un grognement sourd suivit de près la chute du tonneau. Un pas. Puis deux. C’était arrivé sur la place. Et ça allait sûrement chercher…

Laeta s’engagea dans la petite rue sur la pointe des pieds, sans un bruit, son estomac était serré à lui en donner la nausée. Elle avançait comme elle pouvait, entre les détritus et les morceaux de bois qui trainaient ici. Fuir le plus vite possible sans attirer l’attention. Elle avait peur, tellement peur, c’était après elle.

Elle arriva au fond de la ruelle bien plus vite qu’elle ne l’aurait cru, c’était une impasse. Elle n’y voyait pratiquement plus rien, s’il y avait des portes, elles seraient closes, et on n’ouvrait pas à un inconnu au milieu de la nuit sur le quai des contrebandiers. Il aurait bien pu y avoir quelques malandrins dans le coupe-gorge dans lequel elle était allée se fourrer. Elle en aurait presque été soulagée. À un homme, elle aurait donné ce qu’il voulait, mais à cette créature…

L’odeur était presque insoutenable au fond de l’impasse, ça devait être la pissotière de la place. À tâtons, Laeta comprit que le fond de la rue était encombré de vieilles caisses et de débris. On devait y fourguer les vieilles coques de barques, les planches, les caisses, les barriques, tout ce qu’on devait réparer ou qu’on laissait là au rebut. Laeta posa sa main sur un tonneau, le couvercle basculait, il ne fermait pas bien. Elle n’avait pas le choix : la jeune femme mince entra sans problème à l’intérieur et referma le couvercle sur elle.

Le bruit de pas s’approcha bientôt. Le grognement aussi. Le cœur de Laeta battait à rompre ses artères, elle fermait les yeux, crispée, elle ne respirait même plus. Un morceau de bois qu’on trainait sur le sol, quelque chose qui tombait, c’était là, tout prêt, ça rodait.

Laeta était glacée de terreur dans son tonneau, elle n’en pouvait plus. Ça s’approchait sûrement. Ne pas crier. Son angoisse sortit d’elle d’une autre manière, elle sentit le filet chaud qui coulait le long de sa jambe et qui forma une flaque au fond du tonneau…

Les bruits se turent. Elle attendait, figée. Rien. Chaque minute semblait des heures. Le silence. Depuis combien de temps était-elle là ? Puis elle entendit comme un raclement, comme quelque chose qui trainait sur le sol. Ça s’approchait, ça ne faisait pas attention, ça bousculait les débris de bois sans s’en soucier. Puis ça frappa le tonneau.

Laeta, complètement impuissante, vit avec horreur le couvercle s’ouvrir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *