Extrait n°3

La lune était brillante dans le ciel, les nappes de brouillard erraient paresseusement dans les bois. Laeta avançait, seule, au milieu des grands arbres. La voute de la forêt de Brandelune était haute au-dessus de sa tête, les grands chênes et les grands châtaigniers surplombaient de loin les arbres plus petits et les buissons de la forêt. Dans le clair de lune, les branches, encore garnies de feuilles, avaient des allures fantomatiques. Laeta avançait, ses pieds nus, sur l’épais tapis de feuilles mortes et de mousses, elle s’enfonçait à travers les bois vers la colline. Elle n’avait pas l’habitude de sortir de la cité, elle ne l’avait, même, jamais fait. Depuis que Rodar l’avait amenée à la cité lacustre, elle n’avait jamais eu le loisir de revoir la campagne, les forêts, les steppes… et leurs dangers. Pourquoi était-elle seule, cette nuit-là, ici ? Une force mystérieuse l’attirait, une force magnétique. Alors qu’elle s’approchait, la colline se dévoila, l’étroit sentier qu’elle suivait maintenant se faufilait entre les rochers. Les sous-bois de houx formaient des buissons impénétrables mais bas, on distinguait bien la clairière. Le sommet de la colline, nimbé de lumière lunaire émergeait, nu, de la grande forêt. Il était couronné d’un cercle de pierres levées, d’antiques roches chacune de la taille d’un homme, levées par les anciens et maintenant à moitié couvertes de mousse. Mais ce n’était pas ce qui donnait sa magie à ce lieu, c’étaient les loups. Ils étaient nombreux à tourner lentement autour du cercle de pierre, en une lente danse lunaire, une lente farandole d’animaux gris, noirs ou blancs aux yeux étranges. Chacun suivait les pas du précédent avec attention et avançait dans un rituel silencieux. Au centre du cercle était assis un autre loup, un homme-loup plutôt, sur une grande pierre plate. Son pelage blanc en était presque brillant dans les rayons d’argent de la lune. Il avait un regard intense, de grands yeux noirs cerclés de bleu qui transperçaient Laeta. Elle était là, complètement nue, prise dans une étrange torpeur à l’orée du bois, au seuil de la colline.

  • Viens ! lui dit le loup-garou, à moins que ce ne fût une « louve-garou ».

Laeta était comme paralysée, incapable d’agir, incapable de prendre la moindre décision.

  • Viens rejoindre les tiens, Laeta, reprit le loup-garou. Viens rejoindre ton amie. Viens danser parmi les loups sous la lune, Laeta. Tu es l’invitée inattendue, celle qui n’était pas prévue, mais je t’offre une place au sein de la meute. Tu as le signe et tu l’as consacré par le sang, tu as accompli le sacrifice toi-même. Viens hurler avec nous sous la lune. Laisse-toi aller…

Laeta restait médusée, qu’allait-elle faire ? Pourquoi était-elle venue ici ? Comment était-elle venue se fourrer dans la gueule du loup ? Et que lui racontait-il ?

Le loup-garou continuait à parler, alors que les loups exécutaient inlassablement leur danse fantomatique, tournant autour du cercle de pierres levées dans leur ronde lunaire.

  • Viens, Laeta ! Viens faire ta dévotion à l’astre qui désormais régira ta vie, rejoins-nous ! Tu as déjà arraché les oripeaux des humains qui t’attachaient dans ta vie de servitude. Viens courir dans les bois avec la meute, viens goûter la saveur de la liberté ! Viens hurler sous la lune avec nous. Quitte les rangs du gibier pour entrer dans ceux des chasseurs de l’ombre. Viens vivre une vie libre.

Laeta s’entendit murmurer, bredouiller :

  • Je ne peux pas, je suis une esclave, j’appartiens à un maître, je n’ai pas le droit…

Le loup-garou eut un sourire carnassier, retroussant ses babines et révélant tous ses crocs.

  • Qu’il en soit ainsi, Laeta, reste parmi le gibier et que la chasse commence !

Il eut un grand rire sardonique et poussa un grand hurlement, un cri terrible qui courut à travers toute la forêt. Laeta cria à son tour et courut comme une flèche à travers les bois, telle une biche pourchassée. Les loups se mirent à hurler en nombre, la chasse commençait.

 

Laeta s’éveilla soudainement et se releva dans un cri. Les derniers vestiges des hurlements démoniaques s’évanouirent. Il faisait nuit. Elle était à La lune dans l’eau, dans sa petite chambre de courtisane, son dernier client était parti depuis longtemps. Tout était calme et silencieux, il devait être très tard. Laeta avait la chair de poule, elle n’allait pas se rendormir. Un cauchemar, ce n’était qu’un horrible cauchemar !

Elle sortit de sa chambre et descendit dans la grande salle de La lune dans l’eau. Boire quelque chose lui ferait du bien et l’aiderait à oublier ce rêve étrange. Elle était nue à part un collier de chien que son dernier client avait voulu qu’elle porte et qu’elle avait oublié d’enlever. Elle avait tellement l’habitude de porter des colliers d’esclaves qu’elle n’y prêtait plus guère attention. Ce dernier client n’était, d’ailleurs, pas n’importe qui, c’était le capitaine Sacha. Ce n’était pas la première fois qu’il la demandait, il avait un faible pour elle. C’était aussi un moyen pour lui de suivre directement l’évolution de son affaire. Il avait discuté un peu avec Laeta ce soir, entre deux ébats. L’affaire était terminée, close. Laeta avait fait tout ce qu’on attendait d’elle. La capitaine semblait tout à fait satisfait d’elle, chose à laquelle elle ne restait pas insensible. Elle pourrait, cependant, continuer à voir Kurst jusqu’au terme du contrat, ça contribuerait à endormir les éventuels soupçons et Chacha semblait tenir à ce que son vieil ami puisse en profiter jusqu’au bout.

La grande salle était plongée dans la pénombre, un peu de clair de lune diffusait à travers les fenêtres. La fête était finie pour ce soir. Dans l’obscurité, Laeta distinguait une forme, il y avait quelqu’un assis à une des tables près du comptoir. D’ailleurs, elle entendait des bruits de mastication.

  • Il y a quelqu’un ? questionna Laeta
  • C’est moi, répondit Vanavia d’une voix rauque.
  • Tu restes dans le noir, comme ça, Vanavia ?

Laeta saisit une chandelle sur le comptoir et l’alluma. La jeune femme, blanche et fluette était occupée à manger. Dans son assiette, un lapin et un grand couteau ensanglanté. Un lapin cru, juste dépecé, qu’elle mangeait avec les doigts. Elle mordait à pleines dents dans une cuisse sanguinolente avec appétit. Le visage barbouillé de sang de Vanavia faisait peur à voir. Elle avait son regard étrange, ses pupilles étaient bien trop grandes, un peu comme lorsqu’elle venait juste de se fumer un pétard d’herbe mingole. L’iris de ses yeux semblait avoir changé également. Elle mordait avec force, ce qui tranchait avec son aspect maladif.

  • Mais qu’est-ce que tu fais, Vanavia ? Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda Laeta.

Vanavia s’arrêta un instant de ronger sa cuisse et la regarda avec son visage pâle et couvert de sang. Elle haussa les épaules

  • Ce n’est pas moi qui me promène toute nue avec un collier de chien, Laeta, je pourrais bien te retourner la question ! fit-elle faussement.

Laeta la regarda en croisant les bras, elle attendait une réponse.

  • Ce n’est pas normal, ce qui t’arrive, Vanavia…

Les choses tournaient vite dans l’esprit de Laeta, le loup-garou de son rêve n’était pas très loin. Pourtant, ce n’était pas possible, le loup était mort et il n’y avait jamais eu de loup-garou. Ce n’était qu’une mascarade, un complot. Et pourtant Vanavia était bien là, à manger de la chair crue, en pleine nuit, toute seule dans l’obscurité.

  • Ne t’en fais pas, Laeta, ce n’est rien. J’avais une petite faim et je n’ai trouvé que ça, après tout on peut manger cru…

Laeta s’approcha de son amie et posa sa main sur son épaule.

  • Vanavia, tu m’inquiètes.

Vanavia s’essuya et regarda Laeta de ses yeux clairs, elle gardait malgré tout son air fragile.

  • Ne t’inquiète pas pour moi, Laeta. Pense plutôt à Cami, ça a été un coup rude pour elle. Tout ce qu’ils lui ont fait… Je m’en veux énormément de tout ce qui s’est passé. Si j’avais pu, je les aurais étripés ces salauds. Et tout ça pour rien…
  • Cami s’en remettra, elle est forte et on a l’habitude de subir ce genre de choses.
  • Écoute, continua Vanavia, le reste de son or est chez la vieille Hidelgrippa. Et celui-là vous l’aurez.
  • Oh non, Vanavia, je crois qu’on a…
  • Tais-toi et écoute-moi, Laeta !

Vanavia parlait calmement mais avec une autorité qu’on ne lui connaissait pas. Laeta s’assit en face d’elle et écouta.

  • Je vais bientôt partir, Laeta, très bientôt, tout le reste m’est égal. Je vais devoir vous quitter, il le faut. Vous êtes mes deux seules vraies amies. Je ne peux pas partir en vous ayant trainées dans cette sordide aventure et en ayant échoué. Vous irez chercher l’or chez la vieille après-demain soir. Je ne peux pas venir avec vous parce qu’elle me connait et qu’elle se méfierait. L’or est caché dans sa cave, dans un des tonnelets. Il contient du grain. Il y avait enfoui des sacs. La vieille sait qu’il y a des tonneaux de gnôle de Koumork, mais elle ne sait pas que l’un d’eux cache un magot. Elle n’a pas dû encore s’en rendre compte. Une fois par semaine, elle joue aux cartes. Pour ne pas être dérangée, elle joue dans son arrière salle, laissant la boutique à son nigaud de mari. Vous n’aurez pas de mal à l’embobiner, je vous fais confiance. Arrivez tard, il y aura peu de clients, mais pas trop pour qu’elle n’ait pas encore fini son jeu. Vers minuit, ça ira. Passez derrière le comptoir, vous serez dans sa cuisine, il y a une trappe vers la cave. Pour ressortir le magot passez par la porte arrière, je vous attendrai dans la rue.

Laeta allait répliquer mais Vanavia la coupa aussitôt.

  • Fais-moi confiance, Laeta, il n’y a pas de risque cette fois-ci et je serai dans la rue.

Vanavia lui faisait une impression bien étrange, à proposer ainsi sa protection. Comment avait-elle seulement pu mettre au point un plan pareil ? Elle avait pris en assurance plus que de raison, cela n’était pas naturel. Pourtant Laeta savait pouvoir lui faire confiance, elle ne doutait pas de l’amitié et de la complicité qui les liaient toutes les trois. Elle regarda encore son amie, pâle mais le visage encore tâché de sang, avec son regard si singulier et inquiétant. Ses longues mains frêles étaient également maculées de sang, elles étaient maintenant posées sur la table autour de l’assiette de lapin cru.

  • Ce collier ne te va pas, Laeta, tu devrais l’enlever.

Laeta passa sa main sur son collier de chien, mais ce n’était pas celui-là que Vanavia fixait du regard. Dessous, la fine chainette d’argent pendouillait avec son pendentif en forme de lune. Vanavia arborait exactement le même à son cou dégagé.

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